Début octobre, j’arpentai les rues de Dublin avec mon ami Guillaume D. Le référendum sur le traité de Lisbonne se tenait le 3 octobre, et nous voulions afficher notre soutien aux irlandais qui avaient rejeté le traité en 2008 et que les élites européennes, excédées, faisaient revoter. Citoyens français spoliés de leur vote du 29 mai 2005 par la trahison sarkozyste, nous comptions sur le patriotisme irlandais pour nous offrir une éclatante revanche. La déception fut à la mesure de l’attente. L’ampleur de la victoire du Oui laisse songeur. Comment les électeurs irlandais ont-ils pu approuver à 67 % la copie d’un traité qu’ils avaient rejeté à 53 % quinze mois plus tôt ? Ce retournement témoigne d’un affaiblissement de la conscience démocratique des peuples, qu’on ne saurait expliquer en se contentant d’incriminer les manipulations médiatiques. Au-delà du résultat du scrutin, le plus inquiétant est l’indifférence absolue qui a accueilli la ratification d’un traité qui engage tant l’avenir des peuples européens. Devant les bâtiments de la Royal Dublin Society, sorte de no man’s land où était centralisé le décompte des votes, un col blanc flegmatique voyait dans la victoire écrasante du oui un retour à la normale. La campagne qui avait abouti au précédent rejet du traité lui avait parue « étrange ». Comme l’a noté Emmanuel Todd, les rendez vous électoraux sont maintenant perçus par les élites comme autant de moments délicats à passer, où l’on fait semblant de solliciter l’avis des populations sur un processus qu’on est de toute façon décidé à continuer. Pour Todd, cette dérive pourrait in fine aboutir à la suppression du suffrage universel. Au vu de la facilité avec laquelle les électeurs ont changé d’avis et du désintérêt qui a accueilli l’annonce du résultat, il est peu probable que l’abolition du droit de vote soulève une opposition farouche en Irlande.
Comme en France en 2005, la mobilisation en faveur de la ratification a rassemblé la quasi-totalité des partis politiques, des medias dominants et le pouvoir économique (le magnat de l’aérien Low coast, Michael O’Leary, patron de Ryanair, a ainsi financé une campagne d’affichage affirmant : « Only losers say no »). Même le clergé catholique s’est ajouté à cette grande coalition. Face à cette union de tous les pouvoirs, les opposants au projet européen se présentaient, comme toujours, divisés. Les « nationalistes de gauche » du mythique Sinn Féin, seul parti important à soutenir le non, côtoyaient les trotskystes du « socialist party » et les ultralibéraux du fameux mouvement « Libertas ». Dans l’ensemble, même s’il n’y eut pas de campagne commune – le « Sinn Féin », par exemple, se mêlait peu aux autres organisations – les « nonistes » irlandais se tiraient moins dans les pâtes que les français. La pseudo menace fasciste n’existant pas en Irlande, les partisans d’un supposé « non de gauche » ne s’y sentent pas obligés de se dissocier du « non de droite », porté en France par le Front national et les souverainistes. Néanmoins, si les divisions du « camp du non » étaient moins visibles chez les Irlandais, elles étaient peut être plus profondes. En effet, si les argumentaires des nonistes français de gauche ou de droite insistaient sur des points différents, ils ne s’excluaient pas et pouvaient même être complémentaires. On pouvait voter non pour défendre les services publics avec Besancenot tout en étant hostile à l’entrée de la Turquie dans l’Europe avec Philipe De Villiers. En Irlande, au contraire, les positions des organisations hostiles au traité se contredisaient. Les militants de gauche insistaient sur l’accentuation de la logique libérale induite par le traité, les dangers du dumping social dans le grand marché. « Libertas » pointait au contraire le risque d’un super-état interventionniste, presque communiste, porté par le projet européen. On touche là à une des principales difficultés de la campagne irlandaise pour le non. Ces dernières années, l’Irlande avait obtenu une forte croissance économique en attirant de nombreuses entreprises grâce à une taxation extrêmement basse. Ce dumping fiscal avait fait de l’Irlande une plate-forme off-shore garantissant l’accès au marché européen. Le pays a donc particulièrement bénéficié de la logique néolibérale. Par conséquent, l’hostilité au libre-échange et à la finance est moins présente qu’en France, où elle a tant contribué au rejet du traité européen. Certes, la crise économique a durement touché l’Irlande et largement entamé la foi libre-échangiste de ses citoyens. En toute logique, le contexte économique et social désastreux aurait du affaiblir les partisans d’un projet européen qui institutionnalise le néolibéralisme.
La crise a au contraire favorisé l’adoption du traité. A discuter avec des irlandais, on mesurait aisément à quel point le pays se sentait fragilisé, en passe de sombrer. Dans ce contexte, la peur de l’isolement a été habilement exploitée par le camp du oui. Pour un pays en proie à l’incertitude, la campagne triomphaliste et arrogante des partisans du traité a pu donner au projet européen une certaine crédibilité. Avec un extraordinaire aplomb, les européistes, y compris les escrocs du Parti « Socialiste » Européen, promettaient une relance de l’emploi en cas de victoire du oui. A l’inverse, un vote négatif ferait fuir les investisseurs, « those who create jobs ». Force est de constater que l’argument a porté. Passant devant un stand de militant nonistes, de jeunes dublinois criaient : « We vote yes, we need jobs ! » En cette période de crise, ce chantage – des emplois contre l’adoption du traité – s’apparente à une véritable campagne de terreur. Face à cette déferlante, quelles étaient les options du « camp du non » ? A la différence de la France, il n’était pas possible de faire une campagne défensive, articulée autour d’un hypothétique « modèle irlandais » menacé par l’Europe libérale. En effet, l’Irlande ne pouvait pas être plus libérale qu’elle ne l’est déjà. Bruxelles a pu paradoxalement apparaître comme la garantie d’un plus grand contrôle sur l’économie et d’une rupture avec le laisser-faire. La campagne des « nonistes ultralibéraux » de Libertas a certainement contribué à cette vision tronquée. Au soir de la défaite, des militants irlandais laissaient entendre que la bureaucratie européenne passait aux yeux d’une partie de la population pour une « élite de rechange », qui prendrait le relais d’une classe politique irlandaise discréditée.
Le rejet du traité de Lisbonne exigeait donc une campagne offensive des partisans du non, assumant la perspective d’une rupture avec l’Union Européenne et proposant un contre-programme volontariste. Il n’est pas sûr que l’Irlande, petit pays insulaire et périphérique, soit en mesure de tenir ce rôle d’avant-garde. Nous devons, nous français, en tirer les leçons car c’est sans doute de notre pays, de par sa position centrale au sein de l’UE et sa tradition contestataire, que peut partir une dynamique de changement. Jean Luc Mélenchon semble l’avoir enfin compris. Peu après le référendum, le leader du Parti de Gauche a affirmé que le triomphe du Oui mettait un terme au « rêve fédéraliste » et à l’espoir d’une autre Europe, « politique et sociale », encore prégnant au sein de la gauche de la gauche. Implicitement, il reconnaissait ainsi que le changement social, la rupture avec le libéralisme passerait nécessairement par la sortie de l’Union Européenne. Briser ce tabou permettrait une clarification du débat politique.
Dans l’immédiat, cette défaite cuisante jette les opposants au néolibéralisme dans le désarroi. La dynamique antidémocratique qui est à l’œuvre est parvenue à démoraliser considérablement la dissidence. L’un des éléments les plus frappants de la campagne est le succès des thèses conspirationnistes parmi les étrangers venus soutenir le non irlandais. Plusieurs activistes soulignaient que l’adoption du traité n’était qu’une étape dans « l’agenda » menant à l’instauration du « nouvel ordre mondial ». Un militant américain aguerri remettait en cause la version officielle des attentats du 11 septembre et pointait le rôle supposé des banques israéliennes dans la construction européenne devant des gauchistes allemands sans que ces derniers ne s’en formalisent. Une rescapée de la contestation des années soixante voyait, derrière la construction européenne, la main des Bilderberg, ce mystérieux lobby réunissant des acteurs politiques et économiques d’Amérique et d’Europe. Il ne s’agit pas ici de discuter de la validité de ces thèses. En revanche, leur succès témoigne de la déshérence de l’activisme altermondialiste. A la fin des années 90, les alters semblaient monter en puissance, couvés d’un œil affectueux par les médias. Dix ans plus tard, marginalisés, ils se perçoivent comme des dissidents dans un monde hostile, dominé par un pouvoir tout puissant et opaque. Pressentant la défaite, certains criaient par avance à la fraude. De ce fait, les activistes s’isolent du reste de la population. Le leader du Socialist party, Joe Higgins, a bien compris ce danger et a tenu, lors d’une réunion de fin de campagne, à démentir ces rumeurs de fraudes, et à appeler les militants à se mobiliser pour de futurs combats, notamment sur le terrain social. Dans la même réunion, un jeune allemand s’est lancé dans un discours confus, prononcé les larmes aux yeux, sur la résistance à un Nouvel ordre mondial « maléfique ». Il n’a récolté qu’indifférence et incompréhension de la part du public, majoritairement irlandais. On avait là l’illustration du fossé entre des forces de gauche traditionnelles qui peinent à renouveler leur discours face à la mondialisation libérale, et une nouvelle génération dissidente, peut être plus consciente des enjeux globaux mais peu formée idéologiquement et isolée.
La présence d’étrangers dans la campagne pour un non irlandais au traité de Lisbonne était utile moins pour convaincre les électeurs que pour accompagner et encourager les militants irlandais en les assurant du soutien et du respect de nombreux européens. Malheureusement, ces derniers semblaient résignés à la défaite. Peter, gérant de la boutique officielle de Sinn Féin, nous confiait avant le vote que les classes populaires, démoralisées, lui semblaient peu encline à se déplacer pour voter. Au contraire, les cadres en costard cravate semblaient déterminés à « rassurer les marchés » en allant voter oui, au vu des regards de haine qu’ils nous lançaient lorsque nous tractions en faveur du non. Jusqu’au bout, nous nous sommes efforcés de croire en un possible rejet du traité. Idéalistes, nous comptions sur la fierté et l’esprit d’indépendance des irlandais. Or, pour trouver ces irlandais frondeurs, il fallait passer la porte de vieux pubs poussiéreux, où ils sont conservés comme dans un bocal. Que sont devenus les idéaux des patriotes irlandais qui ont arraché aux anglais leur liberté ? Dublin, centre commercial à ciel ouvert, peuplée d’hommes sandwiches, d’attaché case et d’I-Pods, offre l’image vivante de l’unification marchande du monde, celle que les irlandais ont approuvé en ratifiant le traité de Lisbonne.
Julien M.