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Le marché n’a pas de limite. Pour les sceptiques qui grognent confortablement installé devant leur ordinateur, une nouvelle preuve est apparue : la campagne publicitaire des enseignes Leclerc quant à la vente de médicaments dans ses rayons. J’avoue que je regarde très peu la télévision. Mais j’ai bondi de mon canapé quand j’ai vu pour la première fois ces réclames, il y a de cela quelques semaines.

Tout d’abord sur la forme. Michel-Edouard Leclerc, héritier et PDG du groupe Leclerc, est un habitué du lobbying acharné. Lutte pour l’abrogation de la loi Royer, pour l’abrogation de la loi Galland (celle qui la remplace est surnommé « loi Leclerc », ce dernier étant grandement impliqué dans sa mise en œuvre, comme en témoigne sa déclaration : « j’avais convaincu le président Sarkozy de m’en occuper »).

Mais avec ses nouveaux spots publicitaires, Leclerc s’attaque directement au lobbying le plus mesquin : non pas face à des députés véreux et corruptibles (qu’ils soient Français ou Européens), mais face au citoyen lambda, qui s’il n’est pas assez renseigné peut vite être séduit de trouver sa boîte de dolipranes à côté d’un sachet de bonbons Haribo. Et oui, le terme lobbying n’est pas exagéré. Il ne propose aucun produit dans cette pub, il ne vend rien, sinon un projet. Pour ceux qui auraient échappé à cette propagande abjecte, voyez plutôt :

Ce qui m’amène à parler du plus grave, c’est-à-dire le fond du sujet. Plusieurs problèmes se juxtaposent : tout d’abord, M.E.L. n’a qu’une seule ambition – qui n’est certes pas très originale quand on est à la tête d’un très grand groupe côté au CAC 40, leader de la grande distribution sur le territoire français. Allez, un indice : il se fout éperdument de votre pouvoir d’achat. Ca y est, vous avez trouvé ? Bien sûr, le profit. Un profit si grand qu’il n’a plus vraiment de valeur réelle. Que peut bien représenter 34,7 milliards d’euros (chiffre d’affaire en 2008) ? Même s’il devait perdre 50 % de son chiffre d’affaire, cela le ramènerait à 17,35 milliards. Un bénéfice somme toute assez juteux, mais jamais suffisant. Car la course au profit maximum, en bernant les gens tout autant, est la sainte règle du capitalisme. On peut presque voir gravé sur leur front ce qui est leur devise : Fructus ars boni et aequi*. Et si on doit écraser tout obstacle, et bien soit ! Mais à vrai dire, les obstacles s’écartent vite quand on a d’un côté un PDG tel Michel-Edouard Leclerc, et un président tel Nicolas Sarkozy.

Le deuxième problème est donc la complicité du système. M.E.L veut, Sarko apporte. M.E.L. hausse le ton, Lagarde va se frotter contre la jambe du maître. Triste, n’est-ce pas ? mais au combien réel.

Le troisième problème se trouve dans ce que réclame Leclerc : la vente de médicaments non-remboursés dans ses rayons. Et même s’il s’agit d’une question de santé publique, qu’importe ! Qu’importe si le surdosage de paracétamol est la première cause de défaillance du foie dans des pays comme les Etats-Unis ou l’Angleterre où, bizarrement, la vente de médicaments est libre dans des boutiques. Qu’importe si le « client » doit se passer des conseils du pharmacien de quartier pour avoir plutôt à faire à un commerçant quelconque.

Le quatrième problème est l’argumentation déployée pour défendre ce projet : baisser le prix du médicament en libéralisant le marché. Quel gag ! Le libéralisme comme justicier du pouvoir d’achat. Pourtant, si le point central est la diminution des prix des médicaments non-remboursés, la solution pour nos chers législateurs serait simple. Harmoniser la TVA entre les produits remboursés (TVA à 2,1%) et ceux qui ne le sont pas (TVA à 5,5%), en baissant ces derniers à 2,1 %. Mais les bénéfices pour les groupes comme E. Leclerc seraient un peu lésés. Et si le pouvoir cherchait le meilleur pour les citoyens plutôt que pour les élites économiques, on serait au courant. Donc, autant laisser faire, le marché s’occupe de tout, et sans personne pour l’arrêter.

Allez, pour conclure je vous laisse avec cette vidéo que j’ai trouvé sur youtube.

Damien P.

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* Le profit est l’art du bien et du juste

Dimanche 8 novembre, une projection du film « Walter, retour en résistance » se tenait à l’espace Saint-Michel, suivie d’un débat avec le grand résistant Raymond Aubrac. Nous nous y sommes rendu.

La perspective d’échanger avec l’une des dernières figures glorieuses de l’histoire de France m’attire ce dimanche après midi Place Saint Michel, où une longue file d’attente démarre du guichet du cinéma. Le public est plutôt âgé, comme souvent dans les salles du quartier latin. Cinquante ans en moyenne. « Il n’y a pas beaucoup de jeunes », déplore une vieille, une fois assise dans son fauteuil. « Si, nous ! », rétorque un loubard, Guillaume D., assis à mes côtés. Tout de même, le volume de cheveux blancs au mètre carré interpelle. Le film est supposé montrer l’actualité des idéaux de la Résistance et du programme du CNR. Seule une quinzaine de « jeunes » ont fait le déplacement pour s’en convaincre. C’est peu, mais guère surprenant tant l’histoire de la résistance a été occultée, à dessein, ces dernières années.

Le film commence. Dés le début, le ton est donné. Walter, le vieux résistant, en voiture, écoute la radio annoncer qu’un sans-papiers s’est défenestré en tentant d’échapper à la police. On s’agace de l’amalgame imbécile entre la traque des clandestins et les persécutions nazies, devenu un poncif de la « gôche ». Le sort des « sans papiers » est évoqué à plusieurs reprises, contrairement aux grèves ou au chômage. En cela, le film s’inscrit pleinement dans la mythologie de la gauche des vingt ou trente dernières années, où la figure de l’immigré s’est substituée à celle du prolétaire, et où le petit bourgeois à sympathies socialistes ne condescend à s’intéresser aux pauvres que s’ils ont un petit parfum d’exotisme. Trop souvent, ce petit film sincère s’embourbe dans cette gluante bonne conscience gauchiste. Une longue séquence montre Walter accompagner des lycéens au camp de Dachau, où il fût déporté en 19.. Moments poignants où le vieux communiste raconte le triangle rouge de prisonnier politique, la solidarité qui régnait dans son baraquement, où chacun se privait d’une portion de sa soupe pour en donner aux plus faibles, la douleur de penser aux copains qui ne sont pas revenus. Dans le bus qui ramène les lycéens en France, le réalisateur les interroge sur les élections présidentielles qui viennent d’avoir lieu, et ont vu la victoire de Sarkozy. Pour qui auraient-ils voté ? Les réponses lui déplaisent. Il s’étonne benoîtement que des adolescentes, après cette visite de Dachau, confessent une préférence pour Sarkozy ou Bayrou. Comme si visiter Dachau, écouter un ancien résistant, devait automatiquement convaincre les jeunes de « bien voter », c’est-à-dire voter à gauche. Comme s’il suffisait d’être de gauche pour pouvoir se réclamer de l’héritage de la résistance. Autre scène un peu déplaisante, au cours d’une intervention dans une école, Walter décrit à une classe de primaire le conditionnement des enfants par le régime nazi. Quelques minutes plus tard, on voit les gamins chanter « Bella ciao », comme à la parade, sous la direction de l’institutrice. Léger malaise, même pour moi qui n’ait rien contre le communisme.

Le film touche plus quand il se contente de suivre Walter sur les traces de son passé, dans les rues d’Annecy où il distribuait des tracts ou devant le siège de la milice. C’est avant tout le portrait plein d’empathie d’un vieil homme fidèle à ses idéaux de jeunesse. Néanmoins, une certaine amertume se fait sentir quand ces idéaux, ceux du CNR, sont confrontés à la société actuelle. Les images inédites de la visite de Sarkozy au Maquis des Glières ont fait parler : le président se désintéresse complètement des vétérans présents et plaisante avec une escouade de vieux cons, sans doute des militants UMP rameutés par le préfet comme à chaque déplacement du chef de l’Etat. A voir pour les amateurs :

Signalons que la salle a spontanément éclaté de rire en voyant Sarko prendre un air grave pendant la courte cérémonie militaire, apportant une nouvelle preuve des talents de l’ancien maire de Neuilly pour le comique burlesque.

Le débat qui suivit la projection fut un peu décevant. Ce qu’on appelle, de façon parfois caricaturale, la « bien-pensance de gauche », s’y donna à cœur joie. Une femme affirmant appartenir à un parti de gauche reprocha au film de ne pas suffisamment réduire la résistance à un clivage droite/gauche. Les résistants, disait elle, luttait contre « un gouvernement de droite », Vichy. Fallait il lui rappeler que Pierre Laval était un homme de centre gauche, sans doute plus proche, idéologiquement, de Jacques Delors que de Philippe de Villiers ? Quant à faire de la résistance l’apanage de la gauche, on ne sait s’il s’agit de bêtise ou de mauvaise foi. Charles De Gaulle, Henri Frenay ou Honoré d’Estienne d’Orves, pour ne citer qu’eux, n’étaient pas précisément des gauchistes. Il apparaît que pour certains, la présence de Raymond Aubrac est surtout l’occasion de se tendre un miroir narcissique. Il s’agit d’obtenir l’onction du vieux résistant pour légitimer leurs propres engagements. Une quinquagénaire gauchiste présente ainsi l’action de RESF en faveur des sans-papiers (encore eux) comme une continuation du combat de la résistance. Je tombe peut être dans le même travers en demandant à Aubrac son opinion sur le rôle de la construction européenne dans la remise en cause du programme du C.N.R. Il répond qu’il ne voit pas de contradiction entre ce dernier et le projet européen. Dans la foulée, une militante de l’association ATTAC insiste sur l’impact négatif du Traité de Rome (1957), ce à quoi Monsieur Aubrac rétorque qu’il n’est pas assez au fait de ces problèmes pour en discuter. Ce dialogue de sourd est une déception car comment penser l’actualité du programme du C.N.R sans parler de l’UE, car c’est en partie en son nom que le modèle social édifié en 1945 est méthodiquement détruit. Ce débat est en tout cas plus fécond que les pleurnicheries sans-papiéristes du Réseau éducation sans frontières. C’est pourtant une animatrice de ce « réseau » qui a été invitée à défendre « l’idée de résistance aujourd’hui », samedi 28 novembre à l’Espace Saint Michel après une nouvelle diffusion du film. Pauvres héros de la résistance! Méprisés par le gouvernement de Neuilly, défendus par les abonnés de Libération et Inrocks !

Julien M.

La loi du 12 juin 2009 « favorisant la diffusion et la protection de la création sur internet », dite Hadopi, a provoqué une polémique légitime et a été déclaré partiellement inconstitutionnelle par le Conseil Constitutionnel, le 10 juin 2009. Hadopi 2 (modifiant la loi originelle) a été définitivement voté fin septembre et le ministère de la culture prévoit son application pour début 2010 (selon Le Monde). Je ne reviendrai pas sur le contenu général du texte largement médiatisé et débattu, mais plutôt sur le traitement médiatique du sujet, spécialement sur le web. En effet, alors que je me m’informais sur la question (exclusivement sur la toile), j’ai eu le même sentiment que lorsque je m’informe dans les médias officiels : un gout amère.

Je n’approuve pas Hadopi. C’est une façon comme une autre de renvoyer la responsabilité à l’internaute moyen, et tout ça pour ne pas reconnaître qu’on ne cherche même plus à condamner Google et autres pour violation de la propriété industrielle, culturelle et intellectuelle. C’est comme si on voulait condamner celui qui écoute à la radio une émission clandestine à la place de condamner celui qui la diffuse. Contrairement aux dires des publicités mensongères, l’internaute ne vole rien quand il se procure un document qu’on lui permet d’obtenir gratuitement sur internet qu’il paye. Au pire il s’agit de recèle ; le voleur est celui qui se l’est procuré de façon illicite et qui le transmet (gratuitement ou non) sans droit ni titre.

L’internaute libre, en général, semble être de mon avis au sujet d’Hadopi. La médiatisation sur la prétendue liberté d’internet me semble pourtant douteuse dans ce cas là. Liberté sociale peut-être, mais la liberté intellectuelle parait profondément entamée. Je n’ai trouvé sur le net qu’une information partielle (non pas superficielle), partisane, voire malhonnête.

Numerama.com qualifiait Hadopi 2 « de rustine de la censure du conseil constitutionnel », ce qui n’est pas absolument faux mais clairement subjectif. L’article ne répertorie par ailleurs que des éléments, pris hors de leur contenu, évoquant des atteintes aux libertés. Le journal d’un avocat (maitre-eolas.fr), qui ne se veut pas forcément être objectif, fait tout de même une satire peu originale de Hadopi où il attaque directement le Président de la république tout autant que les juges et les procureurs, ce qui n’est pas de bonne guerre à mon goût, et politiquement trop orienté pour inspirer ceux qui n’ont pas ses engagements.

Tous ne disent au final que la même chose sur une poignée d’articles de la loi, sans mettre le débat en balance. Pourquoi répéter ce que tous les autres ont déjà dit alors? Certains sites comme laquadrature.net déclarent même en haut lieu (sic) qu’Hadopi 2 est inconstitutionnel comme si leur analyse juridique liait les juges. Par ailleurs Hadopi 2 a bien corrigé la première version en considération des censures du Conseil Constitutionnel.

Un autre argument biaisé : la sanction est prononcé par ordonnance du juge (sans débat contradictoire) qui violerait les droits de la défense. Ce n’est pourtant pas Hadopi qui a inventé cette procédure; le droit à la défense n’est pas atteint puisque la procédure judiciaire classique peut être engagé sur demande…

Tout comme dans le monde des médias officiels, le média spontané d’internet a ses propres mérites. Les quelques sujets que l’on trouve chez l’un ou l’autre pour lesquels les idées et informations sont à l’unisson viennent cependant éroder notre confiance en eux. Chacun se repli sur ses propres sources d’information qui ne jouent absolument plus un rôle de découverte mais de confort moral.

Internet n’est pas toujours indépendant; le problème n’est pas tant la pensé unique que le clivage des différents partisans qui prêchent tous pour leur paroisse. On ne trouve que des critiques techniques ou pratique sur Hadopi parce que l’internaute ne peut pas justifier pleinement le téléchargement illégal alors même qu’il n’en voit pas de méfait réel.

Les frontières entre nous ne sont pas seulement sociales, ethniques, religieuses ou culturelles, elles sont aussi intellectuelles.

Dans tous les cas, les médias sont soit pour soit contre Hadopi. On ne peut les concevoir sans appartenance à un clan.

Cyril P.

Si on veut étudier sérieusement les politiques publiques en France, et principalement la conduite de l’action publique, il est nécessaire de se pencher sur les groupes d’intérêt, et leurs actions. Il faut faire attention cependant à la nomenclature : en France, il n’existe pas de reconnaissance légale du lobbying. Parler de lobby serait donc verbalement incorrect, même si ce serait scientifiquement correct. D’ailleurs, un élément qui prouve que nous allons vers la reconnaissance claire du lobbying, c’est que justement, le terme de lobby n’est pas encore accepté, au pire très mal vu, dans nos us et coutumes (au même titre que « groupe de pression »), mais l’usage de « groupe d’intérêt » est rentré dans nos mœurs.

Il y a une phrase qui résume bien leur importance : « Quand les groupes sont expliqués, tout est expliqué » (Arthur Bentley, The Process of Government. Study of Social Pressures, Chicago, University of Chicago Press, 1908. Bentley, est un des premiers à avoir étudié les groupes d’intérêts. Il voyait dans leur compétition les causes et les sources de tous les « phénomènes de gouvernement »).

Le sujet est donc à l’évidence sensible. Le fait même que « l’exception française », si on peut parler ainsi, soit une exception dans nos démocraties libérales occidentales, engendre une certaine gêne quant à l’évidence : la montée globale des groupes d’intérêt est la conséquence d’une parcellisation des problèmes publics et sociaux.

C’est pourquoi, pour prendre le problème de front, on peut se demander en quoi les groupes d’intérêt peuvent jouer un rôle important dans la conduite de l’action publique, et en quoi ils modifient le principe de démocratie à la Française ?

Certains auteurs parlent d’une crise de la démocratie. Emmanuel Todd, dans son dernier ouvrage Après la démocratie (2008), explique qu’en partie, la crise de la démocratie proviendrait de la fin de toute idéologie, qu’elle soit religieuse, communiste, socialiste ou gaulliste). C’est incontestablement vrai sur le fond, mais la forme résiste toujours, elle. En effet, quoi qu’on en dise, la représentativité, avec ce qu’elle contient de défauts, reste une forme de démocratie. Les citoyens élisent des représentants. Et même si, je le répète, sur le fond, effectivement que cela n’empêche pas cette crise, techniquement, la formule colle à la notion de démocratie. Il y a deux entités : le peuple, représenté par les citoyens français, et les élus (municipaux, régionaux, nationaux…). Mais c’est là où le mât blesse. La démocratie représentative est basée sur le lien direct entre les citoyens et les élus. Le problème, avec les groupes d’intérêt, c’est que cela créé un lien indirect entre les deux entités mentionnées ci-dessus.

Et comme le signalent justement deux politistes, Sabine Saurugger et Emiliano Grossman (deux spécialistes des groupes d’intérêt), « ces groupes emploient des répertoires d’action très variés pour parvenir à leurs fins avec des personnels spécialisés dans des activités de démarchage politique, de mobilisation de l’opinion publique ou de certains réseaux politiques influents ». Comme nous le verrons par la suite, il y a une professionnalisation dans ces groupes.

Donc, nous pouvons observer que le phénomène de la démocratisation des groupes d’intérêt peut amener, à long terme, à une dissolution de la démocratie.

Alors certes, d’autres modèles que le nôtre vivent en harmonie avec ces lobbies, par exemple les pays anglo-saxons. Mais il faut comprendre que ces démocraties sont différentes de la démocratie républicaine française énoncée par les Jacobins, basée sur l’égalitarisme et sur l’universalité de celle-ci (« La fonction du gouvernement est de diriger les forces morales et physiques de la nation vers le but de son institution. Le but du gouvernement constitutionnel est de conserver la République », Rapport à la Convention nationale sur les principes du Gouvernement révolutionnaire le 25 décembre 1793, par Maximilien de Robespierre) Un lieu commun qui s’avère être vrai est de dire qu’un modèle ne peut être transposé d’un pays à un autre. C’est le cas de la France. Nous approfondirons plus loin ce cas de « l’exception française » en matière de politique et de démocratie, et son exception face aux groupes d’intérêts.

Ainsi, il convient de dire qu’il y a une tendance, en France, à glisser doucement d’une démocratie représentative élective (le citoyen qui vote pour son représentant) à une représentativité imposée (le groupe d’intérêt qui défend les intérêts de son groupe, comme son nom l’indique, et non-élu au suffrage universel direct, mais seulement par ceux qu’il représente, quand il est élu). Ce n’est pas forcément un problème aux Etats-Unis par exemple. En effet, les activités des groupes de pression sont légitimes car l’Etat (plus absent que l’Etat français), pour définir l’intérêt public, doit prendre en compte les demandes de chaque groupe (« droit des citoyens de se rassembler pacifiquement et d’adresser des pétitions au gouvernement », dans leur constitution). Il existe un encadrement légal des lobbies (cette réglementation n’empêche cependant pas les dérives, cf. le scandale Abramoff). La législation américaine autorise le financement des campagnes par les Political Actions Comittees mais interdit maintenant le soft money suite aux dérives (cf. l’affaire Enron) Les lobbies parviennent néanmoins à contourner ces restrictions, avec les think tanks notamment (Anne Sachet-Milliat, La corruption politique : une comparaison France/Etats-Unis, University College Cork, Ireland 2007)

Cependant, en France, la différence notable entre le lien citoyen/élu et les groupes d’intérêt, c’est bien sûr que dans le cas de ces groupes, il n’y a pas de notion de démocratie, souvent symbolisée par l’acte du vote au suffrage universel direct, donc par l’ensemble des citoyens. Et plus grave encore, on en arrive donc à une atomisation des problèmes publics et sociaux. Aujourd’hui, l’intérêt général est de plus en plus remplacé par les intérêts de groupes. Ce passage du singulier au pluriel est trop significatif pour passer à côté. Alors que, comme précédemment dit, l’essence même de notre démocratie républicaine est basée sur l’égalitarisme, sur l’intérêt général, la montée en puissance des groupes de pression fractionne cet intérêt général au profit d’intérêts diversifiés.

Et, comme le signale le duo politiste Saurugger/Grossman, toutes les sociétés libérales sont confrontées à la présence et à l’intervention des groupes d’intérêts. Alors, ces groupes sont nécessairement impliqués dans des rapports de pouvoir en même temps qu’ils s’inscrivent dans un espace public (Saurugger et Grossman se sont inspirés de l’article : Les associations de Martine Barthélémy, Paris, Presse de Science Po, 2000).

Enfin, point capital, Saurugger et Grossman signalent que dans un contexte où la démocratie est fortement remise en cause (abstention croissante des citoyens dans la vie politique, dépolitisation, etc…), on s’interroge de plus en plus sur l’impact de la participation des groupes d’intérêt dans le système démocratique français (Outre Saurugger et Grossman, d’autres auteurs comme Jérôme Minonzio, Jean-Philippe Vallat, Dominique Andolfatto et Dominique Labbé, ont, par des études empiriques et analytiques, conceptualisé la question du « déficit démocratique »).

Venons-en plus spécifiquement au cas français quant à ces lobbies.

Il est commun de parler de « l’exception française ». Exception pour sa politique sociale et ses acquis sociaux, pour sa tendance à l’universalisme et pour son refus de légalisation des lobbies. Ce dernier point est à la fois vrai et à la fois faux. En effet, le syndicalisme, considéré comme un groupe d’intérêt, existe depuis 1848, et plus officiellement depuis 1884 (sous la pression populaire, le nouveau gouvernement de 1848 proclame entre autre la liberté d’association, mettant fin à la loi le Chapelier du 14 juin 1791. Mais ce n’est que le 21 mars 1884, à l’instigation de Waldeck-Rousseau, qu’une loi sera votée légalisant les syndicats professionnels ouvriers et patronaux. Ce n’est que deux ans plus tard, en 1886, que le premier syndicat officiel voit le jour, avec la Fédération nationale des syndicats (FNS). Ceci est cependant à nuancer, le syndicalisme (qu’il soit ouvrier ou patronal) est à mettre un peu à part du groupe d’intérêt classique. Effectivement, ces groupes s’adressent à une représentation globale de la société, et non à des franges réduites et distinctes.

Des auteurs comme Frank Wilson ont souvent théorisé sur l’étatisme français et sa démocratie (Frank L. Wilson, Les groupes d’intérêts sous la Cinquième République : test de trois modèles théoriques de l’interaction entre groupes et gouvernement, Revue française de science politique, 33 (2), avril 1983, p. 220-254). Cependant pour Wilson (qui base ici son analyse sur une étude empirique, avec quatre-vingt-dix-neuf dirigeants de groupe en 1979, dont quarante-quatre élus et cinquante-cinq administrateurs), le « sous-développement » des groupes d’intérêts en France, manifeste de cette exception française, est bien moins importante que ce qu’on croyait, ou du moins qu’elle s’estompe. Il y a plusieurs raisons à cela, la principale étant, comme nous le verrons peu après, l’intégration française au modèle européen.

Et en effet, la France a longtemps ignoré ce qui s’apparentait de près ou de loin à une structuration de la société civile sous forme de groupes d’intérêt, officiellement et constitutionnellement exclus du processus décisionnel (excepté le mode de représentation accordé par le Conseil économique et social, et d’ailleurs, même ainsi, leur activité reste néanmoins tangible).

Un premier pas a été concrètement franchi, à la fin 2006, par les députés Arlette Grosskost et Patrick Beaudouin, par la proposition de résolution n° 3399, résolution redéposée sous la 13e législature du 11 septembre 2007 (« La situation du lobbying en France est aujourd’hui paradoxale. Parfois assimilé à du trafic d’influence, voire à de la corruption, sa pratique n’est que difficilement admise [...]. Omniprésent, le lobbying est une activité qui serait vain de chercher à interdire. Elle constitue d’ailleurs une forme d’expression de la société civile [...]. A ce titre, le lobbying peut aider l’Assemblée nationale à accompagner avec constance les évolutions économiques, sociales, scientifiques et culturelles, et être un aiguillon d’une politique démocratique, saine et efficace. Mais, pour éviter les dérives, les activités du lobbying doivent être réglementées », exposé des motifs des députés Grosskost et Beaudouin sur la proposition de résolution tendant à modifier le Règlement de l’Assemblée nationale pour établir des règles de transparence concernant les groupes d’intérêt). Celle-ci propose d’instaurer des règles de conduite et d’accès à l’Assemblée nationale pour les représentants des groupes d’intérêt.

Ainsi, on peut voir que l’exception française existe bien, que cette vision jacobine de la démocratie républicaine n’est pas seulement une utopie, mais un fondement de notre société. Cependant, avec la même honnêteté, il faut reconnaître que cette exception tend à disparaître. Et nous allons voir que l’Union européenne n’est pas étrangère à ce phénomène.

Il est important, quand on étudie le rôle des groupes d’intérêt en France, de se pencher sur le facteur européen.

Et tout d’abord, il faut bien définir par ce qu’on entend par corporatisme, néo-corporatisme et pluralisme. Le pluralisme est un système où les groupes d’intérêt se font concurrence en vue d’influencer au mieux les décisions politiques. Il y aurait alors un pluralisme des intérêts représenté par des groupes, ces intérêts concernant l’ensemble des domaines se rapportant à la sphère de l’action publique de l’Etat. Le néo-corporatisme renvoie à l’idée de corporatisme sociétal (les groupes sont relativement indépendant face à l’Etat). La différence notable avec le pluralisme, c’est que dans le néo-corporatisme, la compétition entre les groupes qui participent au policy-making process est limitée et légitimée par l’Etat. Et la différence entre le néo-corporatisme et le corporatisme, c’est que ce dernier renvoie à l’intermédiation des intérêts subordonnés et contrôlés par l’Etat (on parle alors de corporatisme étatique, souvent lié à des régimes plus ou moins autoritaires ne tolérant pas l’émergence de groupes indépendants et libres, ou alors des régimes qui place au-dessus de tout l’intérêt général, voyant d’un mauvais œil l’émergence de groupes d’intérêt brisant leur idéal universaliste. Les groupes légitimés sont alors placés sous le contrôle de l’Etat).

Alors, quel système adopte le système européen ?

Fonctionnellement, la balance penche plus ou moins entre le pluralisme et le néo-corporatisme, avec, à l’heure actuelle, une prédominance du pluralisme dans le modèle de l’Union européenne. Il y a une participation directe des groupes d’intérêt à la gouvernance européenne (Balme et Chabanet différencient gouvernance et gouvernement ainsi : « La gouvernance se distingue du gouvernement en ce qu’elle caractérise les relations entre un ensemble d’institutions et d’acteurs, publics et privés »). En effet, différents acteurs participent au policy making (ONG, comme les associations, les fédérations…, institutions et acteurs gouvernementaux). Il est évident et reconnu que ces acteurs multiformes sont consultés, s’associent ou se combattent en vue d’influencer les décisions politiques en jouant sur les différents tableaux du pouvoir.

Ainsi, il apparaît que ce système européen, né du libéralisme (Saurugger et Grossman expliquent à juste titre dans Les groupes d’intérêt français que « toutes les sociétés libérales sont aujourd’hui confrontées à la présence et à l’intervention des groupes »), rompt avec le modèle français, cette exception que tant d’auteurs ont essayé de définir. Du coup, la France, adoptant plus que jamais avec l’UE ce néolibéralisme, trahit en quelques sortes son attachement à l’intérêt général, pour se conformer au principe pluraliste de l’Europe.

Les groupes d’intérêt, plus que jamais, ont un impact direct sur les décisions. Ils peuvent, surtout depuis leur professionnalisation, faire pencher la balance en leur faveur sur les questions politiques. Et, de manière indirecte, nous pouvons voir que cela crée une rupture entre le lien, déjà fragile au préalable, des citoyens avec les élus politiques.

La démocratie va mal. La République aussi.

Damien P.

Début octobre, j’arpentai les rues de Dublin avec mon ami Guillaume D. Le référendum sur le traité de Lisbonne se tenait le 3 octobre, et nous voulions afficher notre soutien aux irlandais qui avaient rejeté le traité en 2008 et que les élites européennes, excédées, faisaient revoter. Citoyens français spoliés de leur vote du 29 mai 2005 par la trahison sarkozyste, nous comptions sur le patriotisme irlandais pour nous offrir une éclatante revanche. La déception fut à la mesure de l’attente. L’ampleur de la victoire du Oui laisse songeur. Comment les électeurs irlandais ont-ils pu approuver à 67 % la copie d’un traité qu’ils avaient rejeté à 53 % quinze mois plus tôt ? Ce retournement témoigne d’un affaiblissement de la conscience démocratique des peuples, qu’on ne saurait expliquer en se contentant d’incriminer les manipulations médiatiques. Au-delà du résultat du scrutin, le plus inquiétant est l’indifférence absolue qui a accueilli la ratification d’un traité qui engage tant l’avenir des peuples européens. Devant les bâtiments de la Royal Dublin Society, sorte de no man’s land où était centralisé le décompte des votes, un col blanc flegmatique voyait dans la victoire écrasante du oui un retour à la normale. La campagne qui avait abouti au précédent rejet du traité lui avait parue « étrange ». Comme l’a noté Emmanuel Todd, les rendez vous électoraux sont maintenant perçus par les élites comme autant de moments délicats à passer, où l’on fait semblant de solliciter l’avis des populations sur un processus qu’on est de toute façon décidé à continuer. Pour Todd, cette dérive pourrait in fine aboutir à la suppression du suffrage universel. Au vu de la facilité avec laquelle les électeurs ont changé d’avis et du désintérêt qui a accueilli l’annonce du résultat, il est peu probable que l’abolition du droit de vote soulève une opposition farouche en Irlande.

Comme en France en 2005, la mobilisation en faveur de la ratification a rassemblé la quasi-totalité des partis politiques, des medias dominants et le pouvoir économique (le magnat de l’aérien Low coast, Michael O’Leary, patron de Ryanair, a ainsi financé une campagne d’affichage affirmant : « Only losers say no »). Même le clergé catholique s’est ajouté à cette grande coalition. Face à cette union de tous les pouvoirs, les opposants au projet européen se présentaient, comme toujours, divisés. Les « nationalistes de gauche » du mythique Sinn Féin, seul parti important à soutenir le non, côtoyaient les trotskystes du « socialist party » et les ultralibéraux du fameux mouvement « Libertas ». Dans l’ensemble, même s’il n’y eut pas de campagne commune – le « Sinn Féin », par exemple, se mêlait peu aux autres organisations – les « nonistes » irlandais  se tiraient moins dans les pâtes que les français. La pseudo menace fasciste n’existant pas en Irlande, les partisans d’un supposé « non de gauche » ne s’y sentent pas obligés de se dissocier du « non de droite », porté en France par le Front national et les souverainistes. Néanmoins, si les divisions du « camp du non » étaient moins visibles chez les Irlandais, elles étaient peut être plus profondes. En effet, si les argumentaires des nonistes français de gauche ou de droite insistaient sur des points différents, ils ne s’excluaient pas et pouvaient même être complémentaires. On pouvait voter non pour défendre les services publics avec Besancenot tout en étant hostile à l’entrée de la Turquie dans l’Europe avec Philipe De Villiers. En Irlande, au contraire, les positions des organisations hostiles au traité se contredisaient. Les militants de gauche insistaient sur l’accentuation de la logique libérale induite par le traité, les dangers du dumping social dans le grand marché. « Libertas » pointait au contraire le risque d’un super-état interventionniste, presque communiste, porté par le projet européen. On touche là à une des principales difficultés de la campagne irlandaise pour le non. Ces dernières années, l’Irlande avait obtenu une forte croissance économique en attirant de nombreuses entreprises grâce à une taxation extrêmement basse. Ce dumping fiscal avait fait de l’Irlande une plate-forme off-shore garantissant l’accès au marché européen. Le pays a donc particulièrement bénéficié de la logique néolibérale. Par conséquent, l’hostilité au libre-échange et à la finance est moins présente qu’en France, où elle a tant contribué au rejet du traité européen. Certes, la crise économique a durement touché l’Irlande et largement entamé la foi libre-échangiste de ses citoyens. En toute logique, le contexte économique et social désastreux aurait du affaiblir les partisans d’un projet européen qui institutionnalise le néolibéralisme.

La crise a au contraire favorisé l’adoption du traité. A discuter avec des irlandais, on mesurait aisément à quel point le pays se sentait fragilisé, en passe de sombrer. Dans ce contexte, la peur de l’isolement a été habilement exploitée par le camp du oui. Pour un pays en proie à l’incertitude, la campagne triomphaliste et arrogante des partisans du traité a pu donner au projet européen une certaine crédibilité. Avec un extraordinaire aplomb, les européistes, y compris les escrocs du Parti « Socialiste » Européen, promettaient une relance de l’emploi en cas de victoire du oui. A l’inverse, un vote négatif ferait fuir les investisseurs, « those who create jobs ». Force est de constater que l’argument a porté. Passant devant un stand de militant nonistes, de jeunes dublinois criaient : « We vote yes, we need jobs ! » En cette période de crise, ce chantage – des emplois contre l’adoption du traité – s’apparente à une véritable campagne de terreur. Face à cette déferlante, quelles étaient les options du « camp du non » ? A la différence de la France, il n’était pas possible de faire une campagne défensive, articulée autour d’un hypothétique « modèle irlandais » menacé par l’Europe libérale. En effet, l’Irlande ne pouvait pas être plus libérale qu’elle ne l’est déjà. Bruxelles a pu paradoxalement apparaître comme la garantie d’un plus grand contrôle sur l’économie et d’une rupture avec le laisser-faire. La campagne des « nonistes ultralibéraux » de Libertas a certainement contribué à cette vision tronquée. Au soir de la défaite, des militants irlandais laissaient entendre que la bureaucratie européenne passait aux yeux d’une partie de la population pour une « élite de rechange », qui prendrait le relais d’une classe politique irlandaise discréditée.

Le rejet du traité de Lisbonne exigeait donc une campagne offensive des partisans du non, assumant la perspective d’une rupture avec l’Union Européenne et proposant un contre-programme volontariste. Il n’est pas sûr que l’Irlande, petit pays insulaire et périphérique, soit en mesure de tenir ce rôle d’avant-garde. Nous devons, nous français, en tirer les leçons car c’est sans doute de notre pays, de par sa position centrale au sein de l’UE et sa tradition contestataire, que peut partir une dynamique de changement. Jean Luc Mélenchon semble l’avoir enfin compris. Peu après le référendum, le leader du Parti de Gauche a affirmé que le triomphe du Oui mettait un terme au « rêve fédéraliste » et à l’espoir d’une autre Europe, « politique et sociale », encore prégnant au sein de la gauche de la gauche. Implicitement, il reconnaissait ainsi que le changement social, la rupture avec le libéralisme passerait nécessairement par la sortie de l’Union Européenne. Briser ce tabou permettrait une clarification du débat politique.

Dans l’immédiat, cette défaite cuisante jette les opposants au néolibéralisme dans le désarroi. La dynamique antidémocratique qui est à l’œuvre est parvenue à démoraliser considérablement la dissidence. L’un des éléments les plus frappants de la campagne est le succès des thèses conspirationnistes parmi les étrangers venus soutenir le non irlandais. Plusieurs activistes soulignaient que l’adoption du traité n’était qu’une étape dans « l’agenda » menant à l’instauration du « nouvel ordre mondial ». Un militant américain aguerri remettait en cause la version officielle des attentats du 11 septembre et pointait le rôle supposé des banques israéliennes dans la construction européenne devant des gauchistes allemands sans que ces derniers ne s’en formalisent. Une rescapée de la contestation des années soixante voyait, derrière la construction européenne, la main des Bilderberg, ce mystérieux lobby réunissant des acteurs politiques et économiques d’Amérique et d’Europe.  Il ne s’agit pas ici de discuter de la validité de ces thèses. En revanche, leur succès témoigne de la déshérence de l’activisme altermondialiste. A la fin des années 90, les alters semblaient monter en puissance, couvés d’un œil affectueux par les médias. Dix ans plus tard, marginalisés, ils se perçoivent comme des dissidents dans un monde hostile, dominé par un pouvoir tout puissant et opaque. Pressentant la défaite, certains criaient par avance à la fraude. De ce fait, les activistes s’isolent du reste de la population. Le leader du Socialist party, Joe Higgins, a bien compris ce danger et a tenu, lors d’une réunion de fin de campagne, à démentir ces rumeurs de fraudes, et à appeler les militants à se mobiliser pour de futurs combats, notamment sur le terrain social. Dans la même réunion, un jeune allemand s’est lancé dans un discours confus, prononcé les larmes aux yeux, sur la résistance à un Nouvel ordre mondial « maléfique ». Il n’a récolté qu’indifférence et incompréhension de la part du public, majoritairement irlandais. On avait là l’illustration du fossé entre des forces de gauche traditionnelles qui peinent à renouveler leur discours face à la mondialisation libérale, et une nouvelle génération dissidente, peut être plus consciente des enjeux globaux mais peu formée idéologiquement et isolée.

La présence d’étrangers dans la campagne pour un non irlandais au traité de Lisbonne était utile moins pour convaincre les électeurs que pour accompagner et encourager les militants irlandais en les assurant du soutien et du respect de nombreux européens. Malheureusement, ces derniers semblaient résignés à la défaite. Peter, gérant de la boutique officielle de Sinn Féin, nous confiait avant le vote que les classes populaires, démoralisées, lui semblaient peu encline à se déplacer pour voter. Au contraire, les cadres en costard cravate semblaient déterminés à « rassurer les marchés » en allant voter oui, au vu des regards de haine qu’ils nous lançaient lorsque nous tractions en faveur du non. Jusqu’au bout, nous nous sommes efforcés de croire en un possible rejet du traité. Idéalistes, nous comptions sur la fierté et l’esprit d’indépendance des irlandais. Or, pour trouver ces irlandais frondeurs, il fallait passer la porte de vieux pubs poussiéreux, où ils sont conservés comme dans un bocal. Que sont devenus les idéaux des patriotes irlandais qui ont arraché aux anglais leur liberté ? Dublin, centre commercial à ciel ouvert, peuplée d’hommes sandwiches, d’attaché case et d’I-Pods, offre l’image vivante de l’unification marchande du monde, celle que les irlandais ont approuvé en ratifiant le traité de Lisbonne.

Julien M.

« Crise » ! Ne serait-ce pas le mot qui revient le plus dans la bouche des élites politico-médiatiques, ces temps-ci ? La crise explique le chômage, la crise explique la précarité, la crise explique les délocalisations, à cause de la crise, si on veut garder nos entreprises ouvertes, il faut enchaîner les concessions avec le patronat (où plus exactement, c’est le travailleur qui doit s’enchaîner à son travail, tel un Péneste thessalien).

Quel étrange leitmotiv, vous ne trouvez-pas ? Enfin, pas tellement étrange, mais douteux. Surtout quand on regarde d’où il provient…

Pourtant, ce n’est pas le terme « crise » qui devrait ressortir de la catastrophe que nous connaissons depuis officiellement 2007, mais qui date en vérité depuis bien fort longtemps. Ce qui devrait interpeller l’esprit citoyen de chaque individu, ce serait plutôt « mondialisme ». La crise est mondiale. La crise, comme le capitalisme, ne connait pas les nations, les frontières. C’est pourquoi elle est si dure, bien plus que si la crise était nationale. Une brûlure de cigarette sur la main fait mal, mais toujours moins qu’être incinéré vivant.

Mais malgré ce tsunami dans la bulle financière, demeure deux insultes : « nationalisme » et « protectionnisme ». On ne peut même pas réfléchir sur ce sujet, du moins dans la sphère publique, sans être confronté au mépris, à l’indignation.

« Le nationalisme, on voit ce que ça a donné avec les nazis ! », est une phrase toute faite, qu’on retrouve régulièrement quand la thèse du patriotisme est exposée. Les lieux communs sont légions, en ce moment plus que jamais me semble-t-il. Mais le plus agaçant, c’est quand ces lieux communs ne valent pas un kopek. L’idée de la nation, le fervent patriotisme est aussi ce qui a donné vie à la Résistance française. Le patriotisme, c’est ce qui a donné lieu à notre République, après la Révolution française (« Unité, indivisibilité de la République. Liberté, égalité, fraternité ou la mort »).

Le protectionnisme (à l’échelle européenne par exemple), c’est le dernier rempart qui pourrait nous protéger face au capitalisme sauvage. Mais aujourd’hui, dans la bouche des élites, on confond facilement protectionnisme et autarcie. Il semble ainsi sensé de voir dans cette désinformation, dans cette manipulation sémantique, un programme global visant à éloigner le plus loin possible les dangers face à la mondialisation.

En effet, le capitalisme, pour aboutir à son paroxysme, se devait de réduire à néant les frontières, les patries. Et il s’est mis à l’œuvre. Aujourd’hui, il a même fait une OPA sur toute la gauche. De Besancenot à Strauss-Kahn, face à la droite financière, ils sont d’accord sur une chose : la nation, c’est le mal, le protectionnisme est fasciste. La gauche est pervertie par rapport à ses origines les plus anciennes (plus grand chose de jacobin quand on écoute Martine Aubry), ou même plus récentes (peut-on m’expliquer le rapport entre le communisme, qui a pour base la théorie marxiste, et Marie-George Buffet ?). Et pour cacher cette alliance indéniable entre la gauche trotsko-sociale-démocrate et la droite financière sur la question de la nation (qui n’est pas seulement un mot, mais bien une vision de l’organisation politique et économique), ces élites politiques préfèrent débattre des questions sociétales, pour masquer la pauvreté de leur opposition sur les questions sociales.

A présent, la quasi-totalité du milieu politique est unanime sur la nation. Seul Le Pen, l’antidémocrate, le satanique Le Pen (ainsi que des hommes politiques marginalisés comme Chevènement ou Dupont-Aignan) abordent le sujet. De facto, quand il y a unanimité, il y a anguille sous roche. Je pense que chaque citoyen un tant soit peu lucide et responsable doit remettre en question ce qui ne doit plus être mis en question.

Car quand on voit le résultat du mondialisme, les ravages causés par ce capitalisme globalisé, défiant toutes les règles, se plaçant au-dessus des gouvernements, des Etats, souvent du droit également, on est en droit de se poser cette question. A l’échelle des nations, le mal ne serait-il pas amoindri ? Peut-on vraiment encore espérer quelque chose de ce produit marketing qu’est la gouvernance mondiale, appelé aussi ordre mondial, quand on voit l’Onu la plupart du temps inefficace, l’Otan comme armée de réserve des Etats-Unis, le FMI corrompu jusqu’à la moelle qui soutiendra mordicus l’idéologie dominante ?

Parce que ce nouvel ordre ne peut être en opposition avec le libre-échangisme, avec la libre circulation des personnes (le travailleur français pourra être transféré en Roumanie), des marchandises (ou plus aucune protection pour nos produits locaux, qui font vivre bon nombre de nos concitoyens), des capitaux (l’usine française, rachetée par des actionnaires américains pourra exploiter des Chinois pas chers en décidant de délocaliser l’entreprise, quitte à mettre au chômage des travailleurs français).

Dorénavant, le lobbying domine les processus décisionnels politiques, et ce en total opposition avec les nations (j’y reviendrai plus en détail dans mon prochain article).

Alors, quid de l’intérêt général, si cher aux Rousseau et autres Robespierre ? Tout simplement, on lui a préféré l’addition des intérêts particuliers, si cher au très libéral Adam Smith qu’il a théorisé dans Richesse des nations (1776). Il considère que derrière chaque action individuelle, au fond réside une volonté d’améliorer son sort. Smith fait valoir que, si chaque individu recherche son propre bénéfice, ce faisant, il agit pourtant à son insu pour le bien de l’ensemble de la société. Il y a une interdépendance entre les hommes, ne serait-ce que par la variété de leurs capacités, chacun est dès lors utile à tous. Dans cette conception, l’intérêt général n’est recherché qu’inconsciemment, toujours par le biais de la recherche de l’intérêt particulier. Comme l’écrit Adam Smith : « Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme, et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage ».

Il est notable que finalement, derrière la jolie conception, et malgré ce que pense Adam Smith, cet intérêt général à l’anglo-saxonne ne tient pas debout, tout simplement parce que ce n’est pas le but recherché, mais une conséquence possible de l’accumulation des intérêts particuliers. En effet, le théorème mathématique simpliste comme quoi : un intérêt + un intérêt + un intérêt + un intérêt = forcément l’intérêt de tous, ne prend pas en compte les rivalités entre ces intérêts, la domination du plus fort (et non pas obligatoirement du plus grand nombre), etc.

Alors, que faire ? Moraliser le capitalisme, comme le propose Sarkozy ? Georges Politzer avait une vision bien à lui sur ces « moralisateurs », dans Principes élémentaires de philosophie : « C’est aussi la théorie des fascistes qui luttent contre le capitalisme non pour le supprimer, mais pour le rendre plus raisonnable ». Dès 1935, le philosophe marxiste avait déjà tout compris.

Damien P.

Comme vous le savez, les Irlandais ont craqué face aux intimidations des puissants, en allant voter massivement pour le Oui le 2 octobre dernier. Ayant pris une semaine de congé pour l’occasion, je me suis rendu spécialement à Dublin pour défendre le Non français que nous avait volé Sarkozy en février 2007, avec la complicité des socialistes. Ce fut l’occasion pour moi de constater les méthodes employées par les oligarques pour imposer leur diktat sur les peuples européens.

Ce qui est en premier lieu frappant en Irlande, c’est l’absence de règles pour régir la campagne électorale, contrairement à la France où l’on fait au moins semblyfg-yes-to-lisbonant de mettre tous les camps sur un pied d’égalité. Là bas, le plus riche produit le plus d’affiches, et il peut les exposer sur toutes les façades qu’il souhaite. Ainsi, le camp du Oui disposait de toutes les tribunes pour faire sa réclame. Sous couvert de chouettes couleurs vivifiantes, YES arborait tous les établissements bancaires, les compagnies de bus, les enseignes de grande distribution, et bien sûr, tous les médias dominants. De belles hôtesses d’1m80 distribuaient des tracts expliquant que le refus des Irlandais était la cause de la crise économique, et qu’un Oui offrirait aux Irlandais travail et prospérité.  En discutant avec des militants du Oui, ils nous avouent sans complexes qu’ils sont embauchés par des entreprises privées pour distribuer ces magnifiques flyers en papier glace.

Dans le camp du Non, inutile de préciser que les militants sont des citoyens bénévoles. Venus des 4 coins de l’Europe, surtout d’Allemagne, les différents collectifs alternatifs  ont unis leurs forces avec les autochtones Irlandais pour tenter de raisonner la population à propos de la catastrophe européenne. Aucun sectarisme à constater, les rangs du Non sont tellement minces que les nationalistes, altermondialistes, communistes,… fraternisent pour défendre ce qui doit l’être : la souveraineté des peuples européens. Faire campagne pour le Non est un tel sacrifice que cela rapproche considérablement les partisans de tous les horizons. Les conducteurs de taxis par exemple, ont lancé une grève générale de plusieurs jours, bloquant le centre ville de Dublin pour revendiquer le Non. Si tu veux livrer ton peuple à l’oligarchie bruxelloise, tu seras rémunéré, si tu veux défendre ta patrie, tu devras renoncer à ton salaire.

8

Il est vrai que les Irlandais voient d’un mauvais œil le fait que des étrangers scandent le Non dans leurs rues, hormis quelques vétérans de l’IRA qui félicitent notre prosélytisme républicain. Les oui-ouistes sont persuadés que les Français avaient élus Sarkozy pour qu’il fasse passer le Traité de Lisbonne coute que coute, et la plupart ne comprennent pas ce que nous faisons là. En discutant avec eux, nous nous rendons compte qu’ils pensent que la France ne souffre pas de la crise. Les moins instruits (les jeunes) sont quasi-unanimes : pour l’Irlande, le Traité de Lisbonne ne pourra pas engendrer une situation pire qu’aujourd’hui, comment peut-on imaginer une société avec encore moins de services publics et de travail ?  Très peu ont conscience que l’orientation ultralibérale de l’Union européenne dure depuis plus de 30 ans, et que depuis, c’est le chômage qui ne cesse d’exploser. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Concurrence libre et non faussée, jolie formule pour désigner les délocalisations massives, la privatisation de tout ce qui remplie les caisses de l’Etat (transports, postes,…), le refus catégorique du protectionnisme, comment peuvent-ils prétendre qu’il faut s’unir pour concurrencer les pays émergents comme la Chine, tout en refusant d’appliquer des tarifs douaniers sur leurs marchandises produites par des mômes de 6 ans ; payés 10 centimes de l’heure ?

22En somme, l’illusion mortelle du fédéralisme est une recette qui fonctionne encore.  La mythologie prétend que l’Union Européenne est responsable de la paix en Europe (en réalité, comme disait un gaulliste, c’est la paix qui a fait l’Europe, et non l’inverse). Si tu es hostile à l’Union Européenne, tu es belliqueux. Et ce sont ces mêmes ignares qui nous accusent de passéisme ? Ces mensonges, tout justes bons à émouvoir une classe de 6e attentive à une laïcarde professeur d’éducation civique, occultent les véritables enjeux de l’Union Européenne et sa consanguinité avec l’OTAN, qui ravage le Moyen-Orient.

En somme, les techniques de marketing sont beaucoup plus efficaces dans un pays anglo-saxon, vu que l’espace public est inexistant. Pour autant, la victoire du Oui n’est pas si évidente que ça. En effet, il y a eu 58% d’abstention, et l’abstention fut très forte dans les quartiers populaires, et malgré cela, les pauvres ont quand même majoritairement voté pour le Non. Joe Higgins que nous avons eu la chance de rencontrer le soir de la défaite, a expliqué dans son autocritique que la gauche a une fois de plus échoué, car n’ayant pas su aller à l’avant de la classe ouvrière. Tout comme Mélenchon, il prend comme sacro-saint exemple, le Die-Linke d’Oskar Lafontaine, il finit sur une impression optimiste, arguant que la classe ouvrière finira bien par se soulever tôt ou tard. On connait la musique, l’autocritique se termine par l’Internationale.

En réalité, il faut garder à l’esprit que l’oligarchie financière a parfaitement joué son coup… d’Etat.  Refaire voter des électeurs hostiles jusqu’à ce qu’ils finissent par voter conformément aux intérêts des puissances apatrides. Intimider l’électorat, Barosso s’est personnellement ingéré en Irlande pour menacer les Irlandais en cas de nouveau refus.

3Manipulé, esseulé, sachant pertinemment qu’il revotera indéfiniment jusqu’au Oui , le peuple fier et belliqueux d’Irlande, qui s’étaient  jadis tant battu contre la domination britannique, a jeté l’éponge. Entrainant dans sa chute, tous les peuples d’Europe.

Fort paradoxalement, le dernier espoir réside chez les libéraux eurosceptiques,  Václav Klaus, président de la République Tchèque, fait barrage en espérant qu’aux prochaines législatives britanniques, les conservateurs l’emportent et organisent un référendum. Dans ce cas de figure, les Britanniques pourraient  redonner aux peuples européens leurs saluts.

Guillaume D.

Allez, je ne résiste pas à l’envie d’entrer dans la polémique, moi aussi. Jean Sarkozy, étudiant pas très doué dans son domaine (il passe plus de temps à retaper ses années qu’à les valider), reconnaissable à sa coiffure à la Mel Gibson (dans l’Arme Fatale premier du nom), va sans doute accéder à la présidence de l’Etablissement public de l’aménagement de La nicolas-sarkozy-et-jean-sarkozy-3550647lxulm_1350Défense (Epad). Alors que la plupart des étudiants salariés se résignent à bosser au McDo, monsieur Sarkozy Jr, lui, se fait plaisir. Après tout, ce n’est pas n’importe quoi l’Epad. Ca représente quand même 3,3 millions de mètres carrés de bureaux, 2 500 entreprises et 150 000 emplois, établissement qui représente donc le premier quartier d’affaire européen. J’ai pas mal d’amis qui, eux aussi, sont en deuxième année de droit. Je les vois mal accéder à ce poste. Alors, quoi ? Pourquoi Jean Sarkozy pourrait le faire, et pas les autres ? Qu’entends-je ? Grâce à papa ? Qui a murmuré népotisme ? Comment osez-vous ? En république, monsieur, ça ne se fait pas. Ou alors JS a des talents que seuls les Neuilléens connaissent. Ou bien ce n’est qu’une rumeur infondée. Ou alors la République française est chancelante… Oui, à y regarder de plus près, la dernière solution me semble plausible.

Plus sérieusement, il y a là un vrai problème. On va mettre un gosse pas doué en droit (en témoigne son parcours universitaire), majeur depuis peu, à la tête d’un établissement qui vaut son pesant d’or ? Le monde entier se gausse de nous. On peut toujours se dire que c’est la faute de ceux d’en-haut, que nous n’avons pas le choix de toute manière. Hum… Cela dit, c’est notre nation, et il s’agit d’un établissement public. Et outre le buzz que cette affaire prend sur la toile et les blagues qu’on y trouve (souvent de très amusantes… allez, j’en cite une : « il y a trois pays où on hérite du pouvoir de père en fils : Gabon, Corée du Nord et Hauts-de-Seine »), le mal politique et social est bien là. Quel message est envoyé, par le premier représentant de l’Etat ? Bosser, c’est bien pour les pauvres et les anonymes. On le savait déjà en ce qui concerne le secteur privé (les Dassault, les Leclerc, etc. lèguent tout à leurs progénitures). Mais même chez ceux qui travaillent aux plus hautes sphères de l’Etat, ça se passe ainsi ? Est-ce qu’il est normal, je vous le demande, qu’à l’heure où le chômage et la précarité des jeunes diplômés explosent, un étudiant qui n’a toujours pas de licence universitaire (et qui semble loin de l’avoir) soit tout près d’accéder à un poste qui ferait rougir un docteur en droit public ? Déjà que le gouvernement actuel bafoue les études supérieures par des réformes qui transforment ces lieux d’excellence que sont les universités françaises en entreprises, Sarkozy envoie un nouveau signal : pour ceux d’en-haut, la réussite est promise, quelque soit le degré d’étude. Pour les autres, l’ANPE, le temps partiel, les stages à répétition…

Le Prince Jean, comme il est parfois surnommé amicalement, avait déjà fait parler de lui après sa nomination comme conseiller général des Hauts-de-Seine. On se souvient tous de son FRANCE-SARKOZY-JEANcollègue, David Martinon, qu’il devait « soutenir à mort » avant de lui planter un coup de couteau dans le dos (dans la pure tradition familiale, cf. la trahison que Sarkozy père avait infligé à Charles Pasqua en 1983 pour la mairie de Neuilly-sur-Seine). Donc, ce joyeux blondinet à la morale douteuse va sans doute occuper ce poste que papa avait occupé en 2005.

Chouette famille, vous ne trouvez pas ?

Damien P.

Je me rappelle ce que m’a dit une fois un journaliste du Figaro Magazine : « si on devait hiérarchiser les professions, il y aurait tout en bas les putes, et après les journalistes ». Bon, on peut ne pas être en accord avec cette hiérarchie (personnellement, je vois l’utilité de la fille de joie, celle du liseur de prompteur du JT de TF1 beaucoup moins), mais l’idée est là. Le journaliste est, selon les termes de Serge Halimi (un des derniers grands de cette profession), le nouveau chien de garde du pouvoir.

Et s’il y en a bien un qui ne fait pas figure d’exception, c’est bien l’omniprésent Jean-Michel Apathie. Avec un bonhomme pareil, c’est sûr, le pouvoir dort sur ses deux oreilles.

D’aucuns se demanderont pourquoi j’use ma plume pour parler d’Apathie, alors que tant d’autres (Alain Duhamel, Arlette Chabot, Christophe Barbier… la liste est longue !) remplissent le rôle de chien de garde avec autant de talent et de punch que notre ami du sud-ouest. La différence entre un Apathie et un Duhamel, c’est que, je pense, ce dernier ne cache pas son assouvissement au pouvoir. Quand on le voit ou qu’on l’entend, le doute s’évapore : Alain et le pouvoir, ça a la même compatibilité que Frédéric Mitterrand avec un jeune Thaïlandais.

Mais revenons à nos moutons (enfin, à nos cabots). Jean-Michel Apathie, pour les chanceux qui ne le connaissent pas, est un journaliste politique (enfin, défini comme tel) qui officie sur RTL et sur Canal +. Et comme je le disais ci-dessus, à la différence d’Alain Duhamel, c’est son côté rebelle qui est insupportable. Rendez-vous compte, le James Dean des médias avoue qu’il vote blanc depuis 1988 (sauf, nous rappelle-t-il, pour le traité de Maastricht, car « le référendum sur la monnaie unique me semblait important ». C’est effectivement plus dur de se rebeller contre l’UE que contre les élections municipales d’un bled de la Soule).

Et c’est exactement ça qu’on lui reproche : il fait l’insolent avec les moins puissants, pour faire une longue révérence aux vrais cadors du pouvoir. En témoigne ces deux vidéos :

Dans la première, il se moque de Jean-Luc Mélenchon, il gonfle les pectoraux face à un personnage politique qui ne joue pas dans la cours des grands. Puis, étrangement, dans la deuxième vidéo, c’est limite si on ne l’imagine pas à quatre pattes, le Iggy Pop de la radio (oui, après la référence cinématographique, une petite musicale). Il faut dire que Hervé Morin, c’est un plus gros morceau que Jean-Luc Mélenchon. Ecoutez la différence de ton, c’est spectaculaire !

Cet exemple de consanguinité entre pouvoir et journalisme met en relief un point important de notre société. Aujourd’hui, c’est indéniable, l’information est un moteur. Et il serait inconscient de minimiser l’impact, la puissance dont jouit le milieu médiatique. Balzac l’avait déjà bien décrit dans son admirable Illusions perdues où le protagoniste, Lucien de Rubempré, jeune poète devenu journaliste, devient amoureux de la force que lui procure sa profession. Malgré les mises en garde de ses vrais amis (le Cénacle), il abandonne le dur labeur de l’écriture pour s’adonner aux jouissances de la renommée facile. Toutefois, il y a une différence notable entre Rubempré et Apathie. Le premier était un homme de talent, mais comme l’écrivait Balzac, son « vouloir ne va que par accès ». Par faiblesse, il se laisse glisser vers la décadence du milieu médiatique, et il finira à la limite du suicide après avoir causé le malheur du peu de gens qui comptait pour lui, et qui comptait sur lui. Apathie, lui, n’a visiblement aucun talent. Et c’est là-dessus qu’il est bon d’insister. Le journalisme, me semble-t-il, accueille en son sein toute personne qui aurait aimé être artiste (l’écriture, le cinéma, la musique), mais qui, par dépit de s’être fait refouler par tout le monde, trouve dans les médias une voie de garage. Car de nos jours, le nom d’un Michel Denisot restera toujours plus célèbre que celui d’un Paul Nizan… Et c’est bien dommage !

Alors oui, il ne nous reste plus que les laquais dans le style de Jean-Michel Apathie. Un caïd pour les plus faibles, un bon chien de garde pour les plus puissants.

Dans les cours de récré, le lâche qui joue les durs, c’est le premier à se faire casser la gueule. Dans les médias, c’est à lui qu’on offre une place de choix au Grand Journal de Canal +.

 

Damien P.

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